Quand on saurait toute sa généalogie, il resterait encore à l'écrire.
Et quand on aurait tout écrit, il resterait encore à écrire la généalogie du texte.


Dans ce coin du Web ont été oubliés un Cahier de Généalogie et un Cahier de Textes, tous deux soigneusement inachevés.


Selon les archéologues du code génétique, la vie a inventé le texte il y a plus de trois milliards d'années, un texte que tous les vivants qui furent mes ancêtres ont recopié, modifié, étendu, copié-collé, assemblé, recombiné, jusqu'à la version que je transporte à autant d'exemplaires que j'ai de cellules, soit plusieurs dizaines de milliers de milliards de copies, et dont j'ai transmis la moitié à chacun de mes enfants. Le texte génétique, comme tous les textes, est une traduction, une réécriture. Il contient comme la robe de mariée du proverbe quelque chose de neuf, quelque chose de vieux, quelque chose d'emprunté, quelque chose de bleu [1].

J'avais quatre jours, le 25 avril 1953, lors de la publication de l'article de James Watson et Francis Crick décrivant la structure le l'ADN. Avec son alphabet, ses procédures et ses erreurs de copie, et sa capacité performative, le texte génétique n'est pas seulement la mémoire de ce qui fut. Comme une incantation ou un sortilège, il dit ce qui doit advenir. La lecture de ce texte par les mécanismes cellulaires met un monde vivant en ordre, ou en désordre, comme nous le montre chaque jour l'actualité. Le texte d'un virus, c'est cinq cents lignes de soixante caractères, qui ont le pouvoir de mettre notre civilisation à genoux, et dont la moindre subtile variation nous incite à l'humilité. Cinq cents lignes répétées à l'infini, qui se rient des milliards de pages qu'on leur oppose, publications pour en décrire les effets, mesures pour tenter de le combattre, articles et commentaires repris et amplifiés par l'immense rumeur textuelle des réseaux sociaux.

Ce siècle et le précédent ont réinventé le texte, l'ont étendu à de nouveaux supports, à de nouveaux modes d'écriture, de copie, de traduction. De la plume Sergent-Major et de l'encrier de mon enfance à ce clavier que j'utilise aussi maladroitement qu'elle, du tableau noir à l'écran où tu lis ces lignes, lecteur improbable qui m'a suivi plus loin que le premier paragraphe. Et nous pouvons légitimement nous poser la question de l'avenir du texte [2], de même que nous nous posons la question de l'avenir de la vie sur notre planète, et à vrai dire les deux avenirs sont liés.

Mais que vient faire la généalogie dans cette affaire? La généalogie c'est aussi et avant tout mettre du texte en ordre, rechercher et rassembler des documents disparates, les confronter à la mémoire des vivants, tisser le tout en un récit plausible. Le texte généalogique a évolué, comme les autres, des chartes médiévales aux logiciels et bases de données collaboratives en ligne. Mais sous sa forme la plus moderne, avec les tests ADN, elle se confronte elle aussi à la mère de tous les textes.

Texte généalogique, généalogie du texte, j'ai séparé arbitrairement les sujets en deux cahiers distincts. Parce que je garde de l'école de mon enfance l'amour des cahiers. D'ailleurs j'en ai commencé beaucoup, la plupart sont inachevés, que ce soit dans mes tiroirs ou sur le Web. Et se consacrer à la généalogie c'est se confronter chaque jour à l'inachevé, accepter qu'on abandonnera le texte quelque part en chemin, que d'autres écriront la suite, avec l'espoir que personne, jamais, n'y pose le point final.


[1] Teodora Petkova, Something old, something new, something borrowed, something blue, in The Brave New Text
[2] The Future of Text, un livre collectif rassemblant des visions sur l'avenir du texte et de ses technologies.

© 2021 Bernard Vatant - dernière modification : 2021-04-19